Colloque "Innovons contre les violences" Lille 2016


Colloque "Innovons contre les violences" Lille 2016

Document réalisé par la Ville de Lille 

 Colloque ÉDUCATION : INNOVONS CONTRE LES VIOLENCES  pages 31 / 35

Extrait de l'intervention de Dominique Benracassa professeur des écoles spécialisé TED

 

Devant une diffusion croissante du nombre d’images, notamment sur Internet, il devient urgent « d’apprendre à voir ». Il s’agit alors d’associer la technique et l’analyse d’image dans des projets cohérents de création ou le choix personnel s’appuie sur plusieurs découvertes.

 

Choisir une photo plutôt qu’une autre, c’est sortir du rôle du consommateur manipulé. Critiquer et comprendre une image, c’est un peu comme ne pas faire de fautes d’orthographe et savoir manipuler la langue. La manipulation d’images est un véritable outil contre l’échec scolaire avec des prises d’autonomie, la mise en valeur d’expériences personnelles, la mise en évidence immédiate d’une dialectique en théorie et en pratique.

 

Enfin et surtout, il ne faut pas oublier le plaisir de la création comme facteur d’évolution et d’épanouissement personnel. Tout d'abord merci à la Ville de Lille et à toute son équipe pour cette invitation.

 

Je suis très touché de la reconnaissance que vous portez à mon travail et j'espère que ma présentation sera à la hauteur de vos attentes.

 

Je suis enseignant, professeur des écoles, spécialisé TED (Trouble envahissant du développement) dans l'académie d'Aix-Marseille et mis à disposition, par l'Éducation nationale, dans un ITEP (Institut thérapeutique éducatif et pédagogique). L'ITEP est le dernier recours pour certains enfants quand tout a échoué.Nous avons l'habitude de dire que nos élèves sont des « bombes à retardement » mais aucune n’est réglée sur la même heure. J'espère que nous aurons l'occasion d'en reparler.

 

Pourquoi ai-je monté ce projet de '' l'image manipulée'' ? Parce que je suis avant tout comme mes élèves, c'est-à-dire en grande en difficulté quand j'appréhende le monde, son évolution et que j’essaie de le comprendre. Je me suis attaché à ce qui me passionne et, en ce qui me concerne, c'est l'art dans sa globalité et, plus particulièrement, les arts plastiques et visuels. J'ai longtemps articulé mon travail avec les enfants de manière intuitive autour de compositions et de créations poétiques. J'essaie de développer l'esprit créatif des enfants, par des pratiques et des analyses critiques. Je reste intimement persuadé que l'art et la créativité sont les clefs de l'épanouissement personnel.

 

Par les pratiques artistiques, je prépare mes élèves à devenir des consommateurs actifs en leur proposant de cultiver ensemble nos différences dans l'intelligence, le respect et la bonne humeur ou pour le dire autrement, nous tentons de répondre ensemble à la question : comment être capable de trouver un chemin le mieux adapté à son profil et à ses capacités dans un monde de plus en plus complexe ? En somme, j'essaie de les préparer à devenir des « consomm ’ Acteurs » ! C'est l’un des objectifs principaux de mon travail.

 

Quand je regarde le monde et ses paradoxes, je suis en révolte moi aussi, comme mes élèves. Comment comprendre l’incompréhensible dans un monde schizophrène ? Comment faire, quand nous-mêmes, souvent, nous cautionnons, par nos actes, cette course folle d’un monde de non-sens? Nous sommes inadaptés... comme mes élèves. Dès le début, j’ai compris que si je voulais rester, résister, il fallait inventer des pistes de travail dans lesquelles la révolte puisse s’exprimer (détresse, violence, et surtout la peur...). Révoltes des élèves, mais aussi les miennes.

 

Comment exister dans une relation constructive face à des enfants rejetés et exclus par ce système dont nous sommes nous-mêmes les représentants ? Comment faire, sinon en bouleversant l’ordre établi ? J'insiste à nouveau : quand un enfant arrive en ITEP c'est que toutes les prises en charge familiale, pédagogique et éducative ont échoué. La plupart d’entre eux expriment, dans leur comportement violent, le rejet de tout ce qui s’apparente de près ou de loin à «l’école». Quelles stratégies construire alors, sinon en expérimentant, en adaptant les solutions en fonction des individus, des lieux, des envies, des parcours, du temps ?

 

C'est la raison pour laquelle la créativité est la base de mon travail parce qu’elle propose à chacun d’inventer son propre univers, de bousculer certaines règles établies et elle devient alors le moteur d’apprentissage, d’échanges et de solidarité. « Bousculer, transgresser les règles », voilà pour le moins une démarche pédagogique étrange quand on s’occupe d’enfants dont l’expression de la souffrance s’exprime justement par la transgression des règles.

 

L’art bouleverse les valeurs et remet les choses en question, constamment. L’artiste, c’est celui qui cherche, celui qui transgresse, qui s’oppose à l’ordre établi. Nous sommes là dans un scénario très proche du comportement de nos élèves : les artistes transgressent, mais mes élèves aussi. Les artistes refusent et mes élèves aussi. Les artistes explosent les cadres proposés quels qu’ils soient... Je parle des vrais artistes. Mes élèves, en véritables artistes qu'ils sont, explosent tous les cadres qui leur sont proposés quels qu'ils soient.

 

Alors vu mon parcours, quand l'informatique est arrivé je m'y suis intéressé de près. Aujourd'hui, c'est enfoncer une porte ouverte que de dire que l’informatique est venu bouleverser la société. Depuis quelques années, l’art s’en est emparé et nous apporte de nouvelles pistes de réflexion en nous ouvrant des possibles jusque-là inimaginables.

 

Pourquoi « image manipulée » ? Parce que devant la diffusion croissante du nombre d’images, notamment sur Internet, il devient urgent, extrêmement urgent « d’apprendre à voir ». Faire sortir de l’esclavage devant l’image, donner les clefs de ce média, savoir lire une image, c’est en quelque sorte favoriser une appropriation du réel et de notre société , comme les mots, la lecture des mots...la lecture des images. « L’image manipulée », ce pourrait être tout simplement le nom de notre société, manipulés que nous sommes par le flux incessant d’images et de sons qui nous agressent et nous donnent l’illusion d’avoir le choix !

 

Les images nous endoctrinent et font de nous des consommateurs aveugles, et nos enfants en sont les premières victimes! J’ai choisi de décortiquer ces images, de décrypter avec mes élèves ce langage implicite en prenant le temps d’analyser, de déconstruire, d’inventer, de reconstruire, et d’essayer de comprendre. Mon objectif étant d’agir comme un révélateur de compétences, pour que ces enfants deviennent un jour, peut-être, de vrais « consomm’Acteurs », des critiques éveillés. La genèse Concrètement, le projet a débuté quand j'ai commencé à acheter des ordinateurs d'occasion avec mes propres deniers. J'ai fait le pari un peu fou d'initier mes élèves à plusieurs logiciels dont Photoshop. Nous avons commencé à jouer avec des magazines, des ciseaux, du papier, de la colle, pour faire des collages et inventer des univers oniriques. Et puis nous avons fait le même travail mais avec des outils informatiques. Très rapidement les élèves se sont intéressés.

 

Constatant que le projet était concluant, l'établissement en a financé une partie et en a fait sa vitrine. Au bout de trois ans, nous avons également réussi à obtenir un financement de la Mairie d'Aix en Provence. Nous avions travaillé avec les services de la Mairie en réalisant l’affiche de la manifestation artistique C'est Sud organisée par la municipalité. Nous avons aussi participé au Festival d'Art Lyrique d’Aix sur l'opéra « Le nez de Chostakovitch » avec  une exposition intitulé Imagi-nez. Plus le projet prenait de l’ampleur, plus je me disais que mes élèves étaient en train d'acquérir de réelles compétences.

 

Quand les élèves apprennent aux enseignants !

 

J’ai commencé à imaginer que ces tutorats qui se mettaient naturellement en place dans ma classe, pourraient très bien s'exporter. Je l’imaginais seulement. Jusqu’au jour où une conseillère pédagogique est venue me voir pour me faire intervenir en tant que plasticien pour préparer trois futures professeurs des écoles aux épreuves d'arts visuels. En trois jours, accompagnées par mes élèves d'ITEP, elles ont conçu un projet et réalisé une affiche personnelle. Trois étudiantes, futures professeurs, sont donc venues se former auprès d’élèves exclus par le système même qu’elles souhaitaient intégrer ! C’est assez savoureux à mon sens et pas mal comme pied de nez! Moi, j’ai vu ça comme une œuvre artistique, une performance, un gag. En tout cas une opportunité pour ce projet de tutorat.

 

Tout doucement, d'autres financements sont arrivés nous permettant d’acheter une quinzaine de Macbook, des appareils photo, des vidéoprojecteurs, etc. Nous avons contacté plusieurs écoles et, pendant trois ans, nous avons travaillé avec des écoles primaires, mais aussi des collèges. Nous nous déplacions avec un fourgon de l'établissement, sept enfants, un éducateur et moi-même. Sur place, la plupart du temps, nous n’avions plus qu'à nous installer dans une salle qui nous était réservée et à attendre les groupes de 10 à 12 élèves. Les tutorats se mettaient en place et au bout du projet nous avons à chaque fois réalisé une exposition dans les lieux qui nous accueillaient.

 

Un vrai pari que de faire revenir des enfants, en tant qu'experts, dans les écoles qui les avaient exclus. Nous venions de créer une classe créative ambulante. Nous avons également participé à plusieurs expositions dans des bibliothèques des centres culturels, des écoles, etc. Enfin, notre travail a retenu toute l'attention de l'équipe d'ingénierie éducative qui a édité quatre pages sur ce projet et a réalisé une vidéo consultable sur Internet et disponible au CRDP lors de la manifestation IntégraTice à Marseille (intégration des nouvelles technologies au service du handicap) ; manifestation pendant laquelle mes élèves ont travaillé sur place, démontrant au public, leurs compétences acquises. Quel bilan peut-on faire de ce travail ?

 

Les points négatifs :

Une hiérarchie dépassée, déstabilisée devant un projet aussi novateur.

 Une administration lente, lourde, impersonnelle.

Des problèmes de financement et d'organisation contraignants. Nous avons dû nous substituer à des médiateurs culturels en recherche de financement.

La gestion du découragement qui découle de toutes ces pesanteurs administratives et financières, malgré la certitude d’être dans le vrai.

 

Les points positifs :

 Une adhésion des enfants au-delà des mes espérances.

De réelles compétences acquises et transférables en termes de savoir-être et de savoir- faire.

Une transversalité concluante des compétences et des acquis.

Des comportements apaisés, des échanges riches, une collaboration constructive, un climat plus serein dans le groupe.

Pour chaque enfant, une image de soi restaurée par la reconnaissance de ses compétences et sa réelle fierté d'échanger des savoirs. Ils ont enfin été considérés et le regard porté sur eux en a été modifié.

 

Merci encore pour cette invitation qui est un formidable coup de projecteur sur ces enfants.

 

Je pars en retraite cette année. Le projet finira peut-être aux oubliettes mais je reste ouvert à toutes propositions, dans l’esprit de ce que je viens de vous exposer. 

 

Document réalisé par la Ville de Lille Télécharger les actes http://www.lille.fr/Parents/Le-projet-educatif-lillois CONTACTS Ville de Lille Pôle Affaires Sociales - Education Direction du Projet Educatif Global 03 20 49 54 47 HÔTEL DE VILLE CS 30667 59033 Lille Cedex lille.fr

PROGRAMME DE LA JOURNÉE

9h Accueil du public 

9h15 Discours introductifs de Martine AUBRY, Maire de Lille et de Guy CHARLOT, directeur académique 

des services de l’Education nationale du Nord 

9h45 Conférence inaugurale du professeur Pierre DELION, pédopsychiatre au CHRU de Lille 

10h30 Pause 

10h45 Table ronde « Des projets participatifs pour prévenir les violences à l’école, au collège et au lycée » 

Modérateur : Philippe MEIRIEU, chercheur et écrivain français, spécialiste des sciences de l’éducation et de la pédagogie 

- « Les pratiques restauratrices appliquées en milieu scolaire » par Andy LLOYD, Head of Children’s Workforce Development in Children’s Services, Leeds, Royaume-Uni 

- « Les images manipulées » par Dominique BENRACASSA, professeur des écoles spécialisé à l’institut thérapeutique éducatif et pédagogique, Aix-en-Provence 

- Compagnie DANS6T par Bouziane BOUTELDJA, chorégraphe de la compagnie DANS6T, Tarbes 

12h30 Déjeuner libre 

14h Table ronde « Un projet éducatif engagé contre les violences : l’exemple de la Ville de Lille » 

Modérateur : André CANVEL, délégué ministériel en charge de la prévention et de la lutte contre les violences en milieu scolaire, inspecteur général de l’Éducation nationale 

- « À corps et à cris » par Bruno GIRVEAU, directeur du Palais des Beaux-Arts de Lille et Céline VILLIERS, chargée de l’action éducative et des relations enseignants du Palais des Beaux-Arts de Lille 

- « Parler Bambin » par Claude HAUBOLD, directeur de la petite enfance de la Ville de Lille 

- « Mobiliser le langage dans toutes ses dimensions à l’école maternelle » par Marie-Angélique LUCIANI, inspectrice de l’Éducation nationale, circonscription de Lille-Centre 

- Dispositif ADHERE par Michael MASSON, doctorant, observatoire européen de la violence à l’école et observatoire universitaire international éducation et prévention, Lille 

15h15 Pause 

15h30 Table ronde « Quels projets innovants en France et en Europe pour lutter contre la violence chez les enfants et chez les jeunes ? » 

Modératrice : Louise TOURRET, journaliste et écrivain, productrice de l’émission « Rue des écoles » sur France Culture 

- Programme YAPAKA par Vincent MAGOS, responsable de la coordination de l’aide aux victimes de maltraitances au sein du Ministère de la communauté française de Belgique 

- « Démos » par Gilles DELEBARRE, responsable pédagogique et éducatif de Démos à la Philharmonie de Paris 

- « Kick Im Boxring » par Helmut HEITMANN, spécialiste en sciences de l’éducation et Thomas MARTENS, ancien boxeur professionnel, Berlin, Allemagne 

- « La Fabrique du Regard Numérique » par Christine VIDAL, directrice adjointe du BAL, Paris 

16h45 Conclusion par Pierre DELION et Louise TOURRET 

Impression : Ville de Lille